Lundi 26 mars 2007 1 26 /03 /2007 09:47

Elle vient tout juste de franchir la majorité, possède de magnifiques cheveux blonds et bouclés, de grands yeux bruns et tristes, deux petits grains de beauté sous l'oeil gauche, et une ravissante gueule d'ange pouvant passer en une fraction de seconde de l'état d'euphorie à une profonde mélancolie. Elle semble sûre d'elle, décidée, indépendante, prête à conquérir le monde ; elle est paumée, souffre en silence et noye ses douleurs enfantines dans un excès de Vodka. Elle incarne à tour de rôle la femme fatale et la femme enfant, immature, chieuse, rebelle. Enfin rebelle ... A sa manière ... Une rebelle fan de Claude François et Gilbert Montagné, une rebelle sarkosiste, en proie à une profonde excitation à la vue de la moindre affiche du leader UMP, une rebelle qui fume des joints avec sa mère, qui prône essentiellement un mode de vie libéral (sexuellement parlant) et qui pense que tous les ouvriers sont des "branleurs". Incroyable le nombre de conneries que l'on peut sortir à 18 ans, avec une assurance et une désinvolture capables de fustiger toute intervention divergente. Elle possède toutes les contradictions, elle y croit fermement et c'est ce qui la rend belle.

L. déteste les chevaux, les matières scientifiques et "les gens superficielles". Pourtant, les dernières Converse aux pieds, le petit top moulant, les piercings au nombril et sur le téton gauche, le jeans taille basse et le string dépassant, L. ressemble à toutes les fashion victims de Juan Les Pins qui se prélassent l'après-midi sur la terrasse de la plage "Hollywood" et qui finissent la nuit au Minimal. Minimum de fringues, minimum de pudeur, minimum de décence, mais maximum de débauche, d'alcool, de drogue et de sexe. Après quelques verres, elle devient incontrôlable, complètement incapable de résister à la moindre langue (masculine ou féminine) et se réveille parfois dans des draps d'hôpital ou à côté d'un inconnu nu. Elle assume difficilement son nouveau corps de femme, mais commence à prendre réellement conscience du pouvoir qu'il lui octroit. D'ailleurs, elle se plait à réveiller mère, frères, voisins, veaux vaches et cochons lors de ses jouissances nocturnes. Elevée au Difool, Skyblogs et language SMS au milieu des cités racailles de Vallauris, elle ne craint pas le stop seule à 4h00 du matin et adore raconter les moindres détails de ses parties fines à ses meilleures amies ou à des oreilles sensibles comme les miennes. Par pure provocation, émancipation, elle décrit la nature de ses positions et note ses partenaires proportionnellement à la largeur de leur phallus.

La sonnerie de son téléphone dernier cri,  câlée sur "Femme libérée", retentit régulièrement : Elle gère à la perfection son carnet de rendez-vous, ses amants, amis, amants-amis et ses diverses activités. Effectivement, L. reste avant tout une femme débordée, multipliant les associations et contacts pour meubler le vide de son existence, pour oublier de s'interroger sur sa vie, sur son avenir et sur ses douleurs.

En fait, L souffre beaucoup, ses blessures remontent à sa naissance même. Abandonnée par un père libanais, élévée dans un certain rejet des hommes par un mère italienne, et battue par un beau-père dont elle conserve encore le patronyme, elle recherche un modèle masculin à travers une longue succession de mâles virils et directs. Adepte de baises sauvages contre le mur ou dans la voiture, elle a perdu les notions de douceur, tendresse et amour. Elle croit aimer, elle se trompe, et elle le sait. Elle dépend. Elle comble ses besoins. Elle brûle la vie par les deux bouts par crainte de l'avenir, elle est devenue une "addict" : sex-addict, smoke-addict, alcool-addict, cofee-addict, ... Plus notre vie semble régit par nos dépendances, plus le mal-être est profond. Fugue et tentative de suicide à base de médicaments confirment son fragile état psychologique. Avant tout, son caractère me parait déterminé par sa blessure d'abandon si bien qu'elle recherche essentiellement le soutien des autres, sa plus grande peur se nomme solitude, sa plus grande émotion tristesse. Elle ressent un besoin inoui d'attention, d'admiration et de présence des autres, de se sentir à la croisée des regards, et le théâtre est ainsi devenu sa thérapie hebdomadaire. Seule sur la scène, elle se sent le nombril du monde, son corps se réveille, l'adrénaline se décharge, et pendant un instant elle vit à travers un personnage illusoire, un mirage pour oublier la réalité du quotidien.

Voilà le sombre et subjectif tableau que je me déplais à peindre de celle qui m'a encorcelé. Qu'est-ce qui me plait chez L. ? Elle vit au jour le jour ce qui la rend pétillante, fraîche, drôle. Lorsque ce rayon de soleil méditerranéen pénètre dans une pièce, il l'illumine instantanément par sa présence, son charme, son aura. Ses expressions, ses interrogations ou encore son regard espiègle dégagent une naïveté intelligente, désarmante. Tel un petit électron libre, bourré d'énergie, elle fusionne facilement avec moi, ses sujets de conversation oscillent avec une grande amplitude, allant de la philosophie leibnizienne au XVIIIème siècle jusqu'à l'utilisation des anneaux vibrants pour un maximum de plaisir, en passant par des interrogations métaphysiques. Elle se confie et cela me donne envie de l'aider, d'apporter mon expérience, de jouer à Pygmalion. Toutefois, malgré l'innocence juvénile de son attitude, c'est elle qui me contrôle et me manipule consciemment ou non. Dans le triangle infernal "Bourreau - Victime - Sauveteur", elle incarnait le rôle de victime à notre première rencontre, j'ai pris volontairement celui de sauveteur et les circonstances de sa vie se concentraient dans le rôle du bourreau. Au fur et à mesure de nos rendez-vous et de la croissance de mes sentiments à son égard, je suis logiquement devenu victime et elle mon bourreau. Elle me dit ni oui ni non, mes interrogations sont continuellement balayées d'un peut-être. Certains diront qu'elle se comporte comme une allumeuse, moi je pense que plaire lui redonne confiance en elle. Toujours est-il que je courre, trop, à travers un mythe d'adolescence que j'espére apprivoiser. Une douce nostalgie m'envahit lorsqu'elle évoque son quotidien de lycéenne, j'aurais aimé rencontrer la même dix ans plus tôt...

Vendredi 23 mars, dernière tentative, dernière chance, dernier espoir. Lieu : Cinéma l'Olympia à Cannes. Film : "Ensemble, c'est tout", titre que j'espére prémonitoire. Heure : 22h00. Mon état d'esprit : Fatigué après une très dure journée au cours de laquelle je viens de jeter à la poubelle six mois de travail. Son état d'esprit : Fatiguée par un rendez-vous chez le dentiste et par l'attente prolongée du train à Nice. Premier bilan : Ne jamais choisir un film avec Guillaume Canet pour un rendez-vous galant, cet enfoiré vous pique inévitablement la vedette (alors qu'en plus il est mal rasé, mal coiffé et tout rachitique ... !). Je ne retiens pas grand chose du film, j'ai déjà lu le bouquin, et puis je ne viens pas pour ça ... Enfin, je ressens surtout l'ennui, conditionné certainement par un regard résolument noir de la belle lors d'un effleurement palmaire de sa cuisse droite. Un inconfort certain en découle pendant près d'une heure de projection puis un long silence qu'elle essaye de briser en oubliant volontairement ce geste bien placé (comment ça déplacé ?). Comment mettre mal à l'aise une fille ? En vous taisant tout simplement, c'est fou comme elles craignent le silence ... Sachez qu'il y a une chose que j'adore plus que tout : les moments tabous, ces petits moments où tous les acteurs d'une scène font semblant d'ignorer l'intrigue alors que tout le monde en a intérieurement conscience. Dans ces situations, je mets les pieds dans le plat, j'amplifie le malaise, je pointe du doigt les evenements que l'on tente d'oublier. Ainsi, une pénible explication teintée de blancs et de mots murmurés se déroule-t-elle sur le tapis rouge des marches du palais du festival (la classe s'il vous plait !), puis se poursuit tout le long de la Croisette, rythmée par le bruit de vagues. Quelle idée stupide de se garer aussi loin, face au Martinez ! Le chemin ne m'a jamais paru aussi long et pénible ...

Bilan, elle ne veut pas et ne voudra jamais, je suis trop vieux, elle ne désire pas de relation stable mais s'amuser (qui a dit que je ne souhaite pas m'amuser moi aussi ? Je ne suis pas un vieux con, MERDE !), profiter de la jeunesse, elle est désolée si elle m'a fait passer un mauvais message, bla bla bla bla (les prétextes habituels à la con alors qu'un bon vieux "Tu ne me plais pas" suffirait largement) ... Mouais, ça fait très longtemps qu'elle connait mes intentions et elle accepte chacun de mes rendez-vous, elle me relance par téléphone, j'ai du mal à comprendre ce genre de réaction. Pourquoi continuer à entretenir une pseudo relation amicale avec un type qui vous désire ?

Bien sûr, au moment de rentrer dans ma sublime voiture des années 93, sort de ma bouche la phrase rituelle dans ce genre de circonstances : "C'est la dernière fois qu'on se voit, je souhaite que nous cessions tout contact", à laquelle elle adhère d'un mouvement de menton. Puis, arrivés devant la porte de son immeuble, j'enclenche le frein à main et me tourne doucement vers elle. Je n'ai même plus l'envie de lui dire au revoir, juste la volonté qu'elle ouvre la porte et disparaisse à tout jamais. Elle tend la joue dans un réflexe, je m'apprête à la baiser (la joue) quand dans un geste soudain elle glisse sa bouche sur la mienne, entrouvre les lèvres et active délicatement sa langue ferme dans un mouvement circulaire. * Arrêt sur image * * L'instant me parait à la fois durer une éternité et une fraction de seconde, c'est un moment hors du temps, que le conscient ne digère pas immédiatement, le genre de séquence dont vous doutez dans vos souvenirs, cela s'est-il réellement passé ? * Puis dans un geste tout aussi précipité, elle quitte l'étreinte et lance avec un immense sourire sur le visage : "Un jour, peut-être", avant de se fondre dans la pénombre de la rue. Une scène digne de la comédienne qu'elle tente de devenir ... Une scène qui à nouveau me laisse sur ma faim (de lui bouffer son petit cul ...) et se ponctue par une incertitude. Une scène qui me laisse un gout amer de dentiste sur les lèvres. Je reste quelques secondes la bouche entrouverte, incapable d'assimiler parfaitement l'enchainement de l'action, le cerveau handicapé par un certain manque d'oxygène. J'aurais préféré un vrai "NOOOOOOOON"

Par Benoît - Publié dans : Coups de coeur
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