Déconnectée
Lundi 20 mars, 23 heures, mon appartement. Une main tape vivement sur la vitre de la porte d’entrée, et la fréquence rapide des coups portés m’indique que Roberto souhaite prendre le dessert chez moi. J’ouvre, le froid s’engouffre dans l’entrée et mes frissons incontrôlés sont rapidement dissipés par la chaleur de ses grands bras réconfortants. Il semble particulièrement câlin ce soir, il me lèche l’oreille droite tendrement puis me porte jusqu’à mon lit, en douceur. Il m’allonge, me recouvre le corps de ma couette bleue et me rejoint sous les draps en toute simplicité. Il ne veut pas d’une relation sexuelle et sauvage, au contraire, il recherche la tendresse, un rapport presque maternel. Il me caresse juste le bras, du bout des doigts, affectueusement et ces délicieuses chatouilles m’apaisent, le stress du travail s’évacue en quelques instants de décontraction. Il ne me déshabille même pas, il souhaite simplement sentir mon corps contre le sien, ressentir que nous sommes deux dans ce monde cruel, ensemble pour affronter les autres. Nous somnolons passivement dans un obscure et paradisiaque coma prolongé. Son odeur m’enivre, ses caresses m’apaisent et le silence m’endort, je sombre inconsciemment vers les portes d’un univers hypothétique, une sorte de mort libératrice, anesthésiante. Je replie ma jambe sur le ventre de Roberto et nous sommeillons immobiles, pendant plusieurs heures. Il respire profondément, moi je retiens mon souffle de peur de perturber cet instant magique. L’expression de son visage à l’air sereine, il sourit, ses fossettes se contractent … je crois que je l’aime. Non pas pour son intelligence, sa beauté ou son charisme, je l’aime pour sa présence, pour sa joie de vivre, pour les effluves de bonheur qui bouleversent mon cœur quand il me murmure des phrases incompréhensibles en italien au milieu de la nuit. J’ai peur ! Si je me laisse envahir par le sentiment amoureux, je vais devenir fleur bleue, conne, vulnérable, gerbante ! La jalousie va commencer par me dévorer de l’intérieur, ma liberté et mon autonomie si chèrement acquises vont s’évaporer dans la chaleur de nos nuits fauves. Redescend sur Terre ma fille, bientôt il te larguera, tu vas pleurer et encore souffrir le martyre !
Au petit matin, la lumière blanche du jour pénètre la chambre au travers des volets verts, elle illumine harmonieusement son visage juvénile. Il est beau mon homme quand il dort, j’en profite pour l’admirer et lui dire que je ne peux plus me passer de lui, heureusement il ne m’entend pas.
L’envie d’aller sur Internet a disparu aujourd’hui, je désire juste déguster une brioche au chocolat et un jus d’orange avec mon hôte de passage, m’étreindre dans ses bras pour repousser le moment de partir au bureau. Sous le jet brûlant de la douche, je le regarde se raser avec amusement, il étale sa mousse minutieusement, les gestes guidant la lame sont précis et vifs, je me croirais presque dans la pub Gilette, sauf que Roberto est contraint de passer la lame deux ou trois fois avant d’obtenir une peau de bébé. Il me rejoint dans la douche, la journée débute exceptionnellement dans le savon et la sueur. Je décide donc de vivre pleinement la journée et de laisser tomber temporairement le blog, de lutter contre mon addiction dévastatrice et antisociale. Pour une fois je souhaite me glisser dans la peau d’une fille normale, consensuelle, hypocrite et à l’écoute : je me joins à mon groupe de collègues pour la pause, à leur grand étonnement, et je les écoute. Finalement, ils sont peut-être plus intéressants que je ne le pensais même si certains confirment leur stupidité apparente. A midi, au lieu de manger un sandwich salade hypnotisée par le rafraîchissement de l’écran, je décide de déjeuner au soleil du printemps, sur la terrasse d’un restaurant du bord de mer. Je savoure la caresse de la brise légère sur mon visage, la vue des vagues qui se frottent aux rochers, le chant des mouettes dans le ciel, et surtout le désir dans les yeux de Roberto qui partage pour une fois mon repas. Pas besoin de se parler, juste un regard, une mimique pour se comprendre. Il enfonce sa cuillère au fond de son chocolat liégeois et la porte à ma bouche, j’adore me faire chouchouter. Nous marchons quelques minutes le long de l’eau, je tente de tremper un orteil, elle s’avère fraîche mais agréable.
Je me rends enfin compte, en m’aventurant à l’extérieur, que le monde tourne sans moi (c’est dingue ça !) et mon nombril s’en offense : les gens vont faire les magasins dans la journée, ils se baladent, ils pratiquent leur sport préféré, ils visitent, bref ils vivent. Cela fait quelques temps que mon corps reste animé mais que mon esprit se meurt petit à petit, je survis mais ne m’épanouie pas. Je dois m’impliquer dans la construction de mon futur et sortir de mon cocon protecteur pour essayer de m’intégrer pleinement dans la société. Je dois absolument refouler mon côté antisocial pour m’engager dans une existence ouverte sur le partage. Seulement, je ne parviendrais jamais à échapper à mes mauvaises habitudes et à m’adapter aux humains, l’enfer c’est les autres.