Copains davant
Pourquoi me suis-je un jour enregistrée sur ce site ? Pour revivre des instants magiques pendant une fraction de seconde. Toutes les semaines je reçois bien entendu la liste des nouveaux inscrits parmi les anciens élèves de mes établissements et à chaque fois des noms connus viennent réalimenter une liste disparue de ma mémoire. En tant que curieuse maladive, je ne peux m’empêcher de cliquer sur chacun des patronymes de la newsletter pour me replonger dans la nostalgie d’un temps bien révolu. J’apprécie énormément que les personnes déposent une photographie pour constater le travail du temps, puis je visionne évidemment le parcours scolaire de mes anciens camarades. Le but avoué : se distraire ; le but réel : s’évaluer ! « Ai-je fait le bon choix d’orientation ? », « Occupent-ils une meilleure place que moi ? » et finalement « Ai-je réussi ma vie ? ».
Si je prends mon collège public de banlieue parisienne difficile (attendez, je clique dessus en même temps pour observer les parcours …), environ 600 personnes sont recensées et je pense en connaître à peu près une dizaine. J’avoue que la lecture de cette page remonte largement mon moral défaillant, je dois être la seule à avoir dépassé le niveau BAC+2 si bien que je me réjouis égoïstement de ma capacité à tirer mon épingle du jeu. Je me souviens qu’à cette époque, plus de la moitié des élèves subissaient une réorientation vers des lycées professionnels et je faisais figure de « lèche bottes » avec mon brevet en poche sans passer l’examen et mon passeport pour la seconde générale. En effectuant une recherche sur les villes où ils logent, les entreprises qu’ils fréquentent, leur(s) métier(s) et je me dis que finalement, ma bonne étoile protégeait (en ce temps là) la construction de mon avenir. J’ai perdu de vue absolument tous mes amis de la période primaire - collège, certainement à cause d’un déménagement d’abord douloureux puis finalement salutaire. Les souvenirs restent néanmoins excellents, ils me plongent dans une mélancolie difficile à qualifier, les bons moments s’envolent trop vite. J’étais encore très sociable durant cette première jeunesse, je sortais beaucoup mais je fréquentais peu de garçons, bah oui embrasser avec la langue c’était dégueu ! J
Ensuite, à partir de 1994, le lycée symbolise les plus beaux instants de toute ma vie. Pour la rentrée en seconde, j’étais absolument pétrifiée par l’angoisse, je ne connaissais personne et ce fut une merveilleuse surprise de découvrir un établissement flambant neuf, à peine achevé et surtout une seule et unique promotion : la mienne. Pas de classes de première ni de terminale, juste 150 adolescents d’une quinzaine d’années qui allaient apprendre à se connaître, s’apprécier, s’amuser, s’aimer, se déchirer, se haïr, se réconcilier, pendant trois belles et longues années. Le premier matin du premier jour, mon cœur s’est subitement emballé pour le premier garçon dont j’ai croisé le regard : le coup de foudre, le vrai, celui qui vous glace le sang et qui vous fait bégayer, celui qui provoque le tremblement des mollets, le dessèchement de la gorge, celui qui bouleverse votre régime alimentaire, vos habitudes, votre sommeil, votre coiffure, votre tranquillité. Grégorrrryyyyyyyyy ! La simple remémoration de sa petite gueule d’ange encourage la génération de quelques frissons de bonheur. Brun, les yeux noisette, de petites tâches de rousseur sur le nez, une timidité touchante et surtout une intelligence impressionnante, ce petit être discret possédait tous les atouts pour me séduire. Toutefois, je me dois de confesser cette douloureuse réalité : il ne s’est jamais rien passé entre nous, pas même un petit bisou sur la bouche, rien malheureusement ! L Dans ma chambre, je possède encore un journal intime de 192 pages qui ne parle que de lui et dont je ne peux me séparer. Je choisis une page au hasard :
« Vendredi 10 mars 1995 : Le soleil fait découvrir beaucoup de choses. Par exemple, le fait que Grégory est terriblement sexy. Il a mi un genre de T shirt moulant et je peux dire que j’avais tort auparavant, Grégory est musclé, ses biceps sont beaucoup plus gros que je ne le pensais et ça, pas mal de filles l’ont remarquées. Ce garçon a vraiment tout pour plaire, l’intelligence, la beauté et un super sourire. Note : la prof d’anglais m’a mise une super appréciation sur mon bulletin trimestriel ».
Je prends une autre page :
« Mercredi 4 octobre 1995 : Je ne sais plus pourquoi, mais ça m’est venu comme par magie, je ne supporte plus Grégory. Peut-être est-ce du à l’indifférence mutuelle que l’on semble se porter ? Indifférence qui n’est peut-être pas de l’indifférence ? Toutefois, j’en ai marre de ce gars, il est trop éloigné de moi, il ne faut plus que je le regarde, plus que j’y pense. C’est un peu débile de vouloir tant sortir avec lui, il a beaucoup de défauts, c’est une personne molle et peu motivée par ce qu’elle fait, sans grand intérêt. En plus, je crois qu’il n’a même pas d’activités extra-scolaires. A mon avis, il n’est jamais allé à un concert ou à une soirée, il n’est jamais sorti avec une fille ! Il a trop l’apparence d’un saint. Stéphanie m’a même dit une fois qu’il ne pouvait pas se le représenter sortir avec quelqu’un ».
Mon Dieu, merci de m’avoir fait quitter ce corps de midinette écervelée ! Trois années à habiter à