Un pavé dans la marre
C’est parti, nous sommes mi-mars, les beaux jours arrivent, les pavés chauffent au soleil et les étudiants décident de profiter du redoux saisonnier pour se dégourdir les jambes. L’universitaire entame sa mue printanière, il délaisse donc le sac à dos au profit du porte-voix et des banderoles, le moment pour lui de prouver au monde sa capacité à exprimer ses opinions peu originales approche à grands pas. La période annuelle des manifestations demeure assez simple à calculer pour n’importe quel homme politique : vous choisissez la fin de l’hiver car l’année scolaire semble bien entamée, l’ennui se fait violemment ressentir dans les amphis, les partielles sont encore loin. Attention, les vacances scolaires pour les zones A, B et C jouissent d’une incompatibilité aigue avec cette période, on les déclare complémentaires. Evidemment, manifester pendant les congés, quel ennui, quelle stupidité ! Il vaut mieux aller s’éclater au ski toutes les six semaines, le sport c’est bon pour la santé et pour l’avenir.
Je ne supporte plus les étudiants qui manifestent pour le plaisir de faire des vocalises, ils me sortent par les yeux. Déjà, de mon temps, je me souviens des grèves et des manifestations de mes petits camarades, ils étaient pitoyables ! « Pourquoi tu défiles Anita ? – Parce que Mme Salanon, elle a mis un contrôle d’anglais et puis je suis solidaire et je revendique mes droits de citoyenne ». Bravo ! De nombreux lycéens ne connaissent même pas le nom des ministres du gouvernement et n’ont absolument aucune idée du contenu des lois mais faire la grève reste la plus luxueuse des excuses pour sécher les cours. Et puis, quelques profs et surveillants ne se privent pas pour revendiquer haut et fort leurs opinions et ainsi influencer les élèves dont ils ont la charge. Je me souviens de Seb, un pion qui m’avait reproché de ne pas manifester avec mes voisins de classe et de préférer le chemin des cours, m’expliquant qu’il fallait que je sois solidaire parce qu’un jour moi aussi j’irai à la fac. Waaaouuuh ! Quelle fabuleuse perspective d’avenir ! Foutaise ! J’ai toujours su que je ne mettrais jamais les pieds dans une université (à part pour emprunter deux ou trois livres à la bibliothèque). Quitte à suivre des études autant préférer la voie de la réussite plutôt que l’autoroute du chômage (c’est bon, 50% de mes lecteurs me détestent dorénavant). Etre rebelle, contestataire, anarchiste dans le cycle secondaire et supérieur consiste à aller en cours, à s’enrichir intellectuellement et à enchaîner les diplômes. Il n’est franchement pas aisé de résister à la pensée dominante et propagandiste des syndicats étudiants qui s’octroient en permanence un pouvoir totalitaire débouchant sur le blocage des lieux de savoir et d’apprentissage. Que les étudiants fassent grève, je m’en fous, ils hypothèquent consciemment leur avenir. D’ailleurs, vous constaterez que les élèves et professeurs des grandes écoles ne descendent jamais dans la rue, ne ratent jamais une journée de cours : pour décrocher un CDI il faut commencer à bosser de bonne heure ! Avez-vous déjà vu Polytechnique battre le pavé et défiler à l’unisson ? Ah oui, oups, mauvais exemple, tous les 14 juillet effectivement … mais Centrale, HEC, EDHEC, ESSEC, ENST, Supelec, Supaéro et toutes les autres grosses écuries de l’enseignement, les avez-vous déjà vu assiégées ? C’est à cet instant précis que se forment les classes sociales, on distingue les individus qui se donnent la peine de réussir par eux-mêmes et ceux qui comptent sur les autres pour financer leur insouciance et leur manque d’assiduité. Bien sûr, dans une démocratie tout le monde a la possibilité de s’exprimer contre un gouvernement autiste. Néanmoins, si le pouvoir paraît déconnecté du peuple, les universitaires n’ont absolument aucune idée de la réalité du monde professionnel. Le droit de grève pour les inactifs (un étudiant est considéré comme un inactif) reste un loisir qui ne pénalise pas
Malgré cet exposé insolent (si si, je sais que la plupart d’entre vous me détestent en ce moment), je déclare haut et fort ma réelle opposition au CPE, considérant qu’une période d’essai de deux ans constitue une humiliation pour n’importe quel salarié. Toutefois, ce type de contrat de travail ne sort pas d’un chapeau, il est médiatisé depuis longtemps et tous nos fiers grévistes commencent à protester une fois la loi votée à l’assemblée. Ne rejetons pas tout en bloc pour se fondre dans la masse. Je déteste la pensée unique qui grandit de jour en jour, je crois à l’unicité des la pensée individuelle. Aujourd’hui, une nette majorité des Français se déclare contre le CPE, alors que quelques semaines plus tôt les chiffres s’inversaient. Mes concitoyens sont-ils long à comprendre la nouvelle législation ou se soumettent-ils avec plaisir à la loi de l’opinion publique ?
Régulièrement, le peuple peut choisir ses représentants et ceux-ci se doivent de diriger en leur âme et conscience, sans influence. Lorsque je me déclare insatisfaite de mes élus, j’économise mon énergie pour glisser avec le plus de vigueur possible mon bulletin dans l’urne le jour des législatives, présidentielles, régionales ou cantonales. L’opinion générale a souvent tort, je rappelle à ce propos qu’en 1981 la grande majorité des Français se disaient favorable au maintien de la peine de mort, heureusement qu’au début de son mandat Mitterrand se distinguait par un grand courage politique.