Au pays de Candide …

Publié le par Mel

Il y avait en Raletouletanland, dans le grand château de M. Chichizevouzentub, un vieux garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces. Sa physionomie n’annonçait pas son âme. Il avait un jugement toujours erroné et l’esprit le plus simple ; on le nommait Galouzo. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu’il était fils spirituel du Roi Chichizevouzentub.

Le Roi était un des plus puissants monarques de l’Union des 25 car son train de vie paraissait extraordinaire, ses petits déjeuners fastueux, ses réceptions grandioses et son immense coffre-fort s’appelait « Trésor public ». Sa seigneurie la Reine , communément surnommée Bernie, était issue d’une grande famille aristocratique selon la rumeur, et pesait quelques milliers de pièces jaunes. Elle s’attirait par là une très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille, Claudine, était haute en couleur, défraîchie, sans grâce et autoritaire. Le successeur du Roi paraissait en tout digne de lui. Le précepteur Zemexilocanada était l’oracle de la maison et le petit Galouzo écoutait ses leçons avec la toute bonne foi de son caractère. Zemexilocanada avait fait par le passé de grandes études à Normalsupéléna et enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le Royaume de son altesse sérénissime le Roi était le plus beau des Royaumes et madame Bernie la meilleure, la plus dépensière et la plus généreuse des Reines possibles.  Pour son éducation, Zemexilocanada emmenait ce cher Galouzo au contact de toutes les provinces du pays et de ses habitants appelés par l’aristocratie « la classe d’en bas » ou plus familièrement « la populasse ».

 En entrant dans une ville, ils rencontrèrent un jeune homme étendu par terre. Ce pauvre gars répondait au patronyme Branleurdetudiant. Il ne possédait plus que la moitié de son habit, et le sang recouvrait son corps. « Eh mon Dieu ! lui fit Galouzo dans le patois local, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? – Je revendiquais contre l’esclavage parce que je fais un rêve, je rêve que, un jour, tout vallon sera relevé, toute montagne et toute colline seront rabaissés, je rêve de pouvoir franchir les obstacles, de grimper au sommet et de décrocher un emploi pour me nourrir et pour survivre. Alors que je criais ma douleur, la fameuse bande des « racailledebanlieueanettoyerocarcher » m’a attrapé, cogné et dépouillé, c’est l’usage répondit le jeune. – Quelle idée de manifester ! Ne peux-tu pas travailler pour le Roi, comme tout le monde ? – Quand nous voulons travailler à l’usine, le maître exige de l’expérience, de la flexibilité, des heures supplémentaires et il ne nous donne pas à manger, et puis il peut nous renvoyer aux oubliettes quand bon lui semble pendant les deux premières années. C’est à ce prix que vous augmentez le nombre d’actifs en Raletouletanland. Cependant, lorsque ma mère a sacrifié sa santé en travaillant nuits et jours pour m’envoyer à l’université, elle me disait : “Mon cher enfant, bénis nos fétiches, respecte tes professeurs, remercie le crous, adore toujours tes patrons, ils te feront vivre heureux, tu as l’honneur d’être l’esclave de nos seigneurs les medefistes, et tu fais par là leur fortune et leur bonheur”. Je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les chats et autres petits hamsters élevés dans les familles nobles sont mille fois moins malheureux que nous. » Galouzo fut tout étonné de voir un indigent se plaindre pour la première fois mais il estimait qu’à tout malheur est bon et que plus les pauvres deviendraient pauvres, plus les riches s’enrichiraient et plus la Reine et le Roi pourraient voyager et apporter la bonne parole dans des contrées lointaines : il fallait bien éduquer les barbares d’Afrique et d’Asie et son Altesse Chichizevouzentub adorait donner des leçons de morale aux indigènes.

Galouzo, qui tremblait comme un poète sans sa plume, observa au loin les cris et les coups de quelques milliers d’hommes. Une fois le spectacle quasi-terminé et le danger disparu, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des causes de la fracture sociale. Il passa par-dessus un tas d’éclopés et gagna une école voisine ; elle était en cendres. C’était une école très grande et toute moche que les élèves avaient eux-mêmes brûlée, selon la loi Jenpechelaisotredetravayer. Galouzo, toujours marchant au travers des ruines et au milieu des livres de philosophie, arriva enfin au bureau du grand chef de l’école qui lui prêta son pigeon voyageur. Notre bon disciple souhaitait en effet relater à son mentor le Roi, les évènements extraordinaires qui se passaient chez les pauvres.

Seulement, pendant ce temps là, au château, le grand vizir surnommé Iznogoud, lorgnait depuis longtemps sur un Royaume qu’il désirait plus que tout. Il entretenait, par le plus grand des machiavélismes, une influençable popularité auprès des serviteurs. M. Chichizevouzentub, doté d’un esprit simple, ignorait tout des agissements de l’éminence grise du palais ; il préférait se divertir en restant des journées entières nu devant sa fenêtre à observer les gentes demoiselles déambulant dans les jardins. Bénéficiant de la vacance physique et mentale de Galouzo, Iznogoud et ses fidèles alliés en profitèrent par une nuit horrible pour tuer le Roi, la Reine , violer la princesse Claudine et égorger tous les disciples de Chichizevouzentub. Le beau château fut soudain transformé en imprenable forteresse noire, et Galouzo jeté en pâture à un peuple avide de sang. Le nouveau souverain imposa une tyrannie effroyable appelée « libéralisme incontrôlé » pendant cinq longues années, jusqu’à l’accession au pouvoir d’un autre inquisiteur bourré de bonne paroles.

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Publié dans Général

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lol et avec cette panne de secteur voila une fable digne de toi qui m avait échappé! heureusement que j ai fait un retour en arrière<br /> bises
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M
Heureuse que tu l'ais lu ! Bises Line.
S
tout simplement excellent... dommage que la fin soit si peu optimiste :/<br /> <br /> (tres bonne idée le personnage d'iznogoud, c'est tout a fait ca !)
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M
Merci, j'aime pas les "happy end". J'aime quand le frère se fait butter a la fin d'American History X, parce qu'il n'y a que dans les contes de fées qu'il se marient et engendrent une longue descendance.
V
ouais,ben pourtant c'est bien parti pour qu'il le devienne...Les politiques savent trop bien manipuler les masses...mais bon de toute qu'est ce que ca va changer?Bref terrible ton texte,j'ai adoré..Biz et continue
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M
Non, il y a trop de gens qui le déteste, ce n'est pas un type qui ressemble, je parie sur l'alternance.
A
Ouaip Le personnage d'Iznogoud, vil, traître, ambitieux, machiavélique, c'est tellement lui tout ça...<br /> <br /> En tout cas j'espère qu'il ne sera jamais calife à la place du calife.
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M
Lui ? Mais de qui parles-tu ?   ;-)
V
Si seulement Iznogoud était libéral, Mel ! Il ne l'est pas. Il ne l'est qu'à l'américaine, et il a oublié Voltaire.<br /> <br /> Tu devrais faire un article sur les différences entre capitalisme, libéralisme, neo-libéralisme, et ultra-libéralisme.<br /> <br /> Je te tire quand même mon chapeau pour ton texte très drôle. ;)
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M
"Il ne l'est qu'à l'américaine, et il a oublié Voltaire": oui je sais, il est libéral sauf lorsqu'il faut sauver Alstom ... Mais il retourne sa veste toujours du bon côté.<br /> "Tu devrais faire un article sur les différences entre capitalisme, libéralisme, neo-libéralisme, et ultra-libéralisme." : je ne suis pas assez câlée en économie pour cela !<br /> Merci, très joli chapeau.